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April 24, 2014 - No Comments!

Un Corps

Car c’est en écrivant que je sens l’aide secrète du talent. Il s’agit de la même énergie qui anime le coureur quand le vent souffle derrière son dos. C’est pas tangible, et pourtant elle y est, cette aide. Donc il y a une différence.

En écrivant je me retrouve soudainement face au fleuve large. Je suis, comme d’habitude, face au Douro. De tous les cotés il y a la pierre, des surfaces irrégulières, dans lesquelles on passe le doigt qui garde des miettes minérales.

Ce n’est pas que je sois triste parfois, c’est que j’oublie d’écrire et mon corps le signale.

Peut-être que j’avais attendu une prétendue sagesse pour commencer à écrire. Or, cette sagesse n’est jamais arrivée. Plutôt une espèce de désespoir, ou la cruelle lucidité de la peur de la mort. Vous voyez, écrire c’est naturel, et j’aurais eu du mal à le faire en dessinant : les nuances ne sont pas du tout les mêmes, ni la palette, ni la vitesse d’exécution. Et puis : écrire est un pré-carré, un jardin où les fleures sont cueillies au rythme des saisons et l’herbe semble un peu humide mais pas trop, juste assez pour s’y asseoir.

Donc je suis face au Douro. C’est vert et opaque et plus frais que le Tage.

Je suis debout dans une plateforme en béton, et il fait chaud. Il n’y a pas d’ombre. Je marche comme on marche dans un rituel initiatique, droit, d’un pas dépouillé. Les berges sont recouvertes de petits cailloux ronds.

Mon t-shirt brun est déjà trempé, il est devenu presque noir.

Le courant y est très fort : le Douro est étroit et profond, et son débit le plus important de toute la péninsule ibérique. Je marche encore un peu, et je perds pied.

Je me laisse porter.

En fait, c’est très simple d’écrire : il suffit de prendre note de ce qu’on voit dans les berges en descendant le fleuve.

A gauche, une maison peinte en crépis blanc, petit jardin et quelques marches en mauvais état, bricolées de manière à attendre le niveau de l’eau. On devine le chemin d’accès un peu en-dessus, en granit grossier recouvert de feuilles, étroit.

D’autres maisons apparaissent derrière, liées à la première par la double ficelle noire qui nourrit l’hameau en électricité.

A droite, une arcade qui soutient le chemin de fer, et derrière ça monte, des pentes sans chemins, sans troupeaux, avec des amas denses de Genévriers cades qui ponctuent un espace autrement désolé.

Il est dur de respirer en descendant le fleuve. Le courant est fort. J’essaye de diriger mon chemin, mais c’est lui qui me dirige, dictatorial, totalitaire. Il est vivant, autant que la surface des monts autour ; et plus que vivant, il est, il incorpore la vie, qui lui tombe en goutes minuscules assemblées par les rides et les plis de la terre, là où elle n’est pas terrasse ni arbre ni maison.

Le fleuve est donc la collection de millions d’histoires et parcours minuscules.

Comme un mammifère marin, on y plonge pour trouver nos choses, sinon pour chasser. Si l’eau est opaque on tâte, on rajoute du hasard, on essaye avec le peu d’outils qui nous est donné, et après une demi-heure, une heure, jour, semaine, on remonte à la surface pour respirer et regarder autour où nous nous trouvons. Parfois très loin du point de départ, parfois on fait des boucles et on se trouve presque au même endroit. Et au bout de quelques immersions le constat est évident : la descente vers l’estuaire, là où l’eau s’apaise et le lit s’élargit, est inexorable et, avec nous, seuls restent quelques objets et la mémoire.

Ecrire est une manière de coller tout le reste à notre corps, d’empêcher de délaisser derrière nous les choses de la vie qui, autrement, resteraient là, à flotter,        seules.

Ecrire car je ne sais rien faire de mes mains, sauf de s’en servir comme récipient de la pensée, et verser la pensée dans le papier.

Ecrire car je n’ai pas le choix : je vais mourir un jour mais, à la différence de ceux que je connais, je navigue déjà les eaux de mon Styx intime.

Le grand défi qui m’attend est de nager à contre-courant et atteindre l’endroit là où le Styx est encore Douro, vie, force, nature, et m’y perdre assez longtemps pour charger mon dos des objets qu’on garde jusqu’à la vieillesse : les enfants, le jardin, l’arbre.