November 20, 2014 - No Comments!

Hokusai, Paris.

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Je n’ai jamais spécialement aimé Paris. Bon, voilà ce qui est dit.

Pendant très longtemps je me sentais coupable de le penser, alors j’inventais des schémas mentaux qui tournaient invariablement autour d’un ‘oui, mais…’ peu convaincant : ‘oui, Paris est stressante et les gens insupportablement discourtois, mais il y a quantité de monuments et musées’.

La première fois que je suis arrivé à Paris, il y a une douzaine d’années, dans ma plus profonde ignorance j’attendais, comme tous les japonais qui caressent l’image édulcorée de la ville, les couleurs des films de Jean-Pierre Jeunet et toutes les autres cartes postales prémonitoires d’Instagram. Evidemment, le deuxième jour je monte l’escalier qui mène au Sacré-Cœur, en tant que touriste néophyte, et là, en regardant vers le sud les grands boulevards haussmanniens, le choc : j’ai réalisé que Paris est une masse très, très compacte de toits gris-foncé et pierre de taille gris-clair, et tout était soit massif soit gris soit les deux. Et le plus je connaissais cette ville (où j’ai dû aller vingt ou trente fois, je ne sais plus) le plus je constatais cette presque absolue manque de couleur dans l’espace publique – un décor théâtrale à une échelle démesurée habité par une population ressemblant à des mormons dépressifs, malpolie et triste.

Je me suis rendu compte avec le temps d’une autre chose : ce qui me plaît dans les villes c’est justement ce que Paris ne possède pas, ou plus : le désordre, la surprise, les endroits où la nature menace envahir ce qui aurait pu paraître durable autrefois, enfin, le temps qui passe et les ruines qui restent, la base sous-marine de Lorient et les masses granitiques de Porto recouvertes de mousse – en bon français, les vieilles pierres. Mais à Paris les pierres ne semblent jamais vieilles dans cette maîtrise rationnelle des éléments, des blocs taillés jusqu’à la perfection qui se répètent et répètent et répètent à chaque boulevard, sans étonnement, sans individualité, sans émoi, comme la maîtrise de la nature à la manière des jardins à la française, où un arbre perd son sens premier, sa valeur d’arbre, pour devenir un outil, un élément réduit à sa dimension décorative.

Du coup il y a un énorme contraste entre ces bâtiments monumentaux et écrasants, entourés d’arbres d’agrément, et le corps minuscule, inconfortable, trop fragile et trop organique pour faire face à des monstres de pierre de taille et fer forgé. Des millions de francs et d’euros sont dépensés pour les ériger et les entretenir, mais on reste toujours sous la pluie et la boue pendant une heure en attendant de rentrer dans le plus grandiloquent parmi eux, le Grand Palais, pour aller voir une exposition de Hokusai dans ce temple du savoir.

Et, comme toujours à Paris, on oublie vite la pluie et le froid en arrivant dans une exposition fabuleuse qui nous marquera pour toujours.

Je soupçonnais déjà Hokusai d’être un génie.

L’exposition respectait un ordre chronologique, et ce choix n’a jamais fait autant de sens. Toute sa vie a été une quête, une mission pour comprendre la nature à travers sa représentation. Certes, ça semble générique, ou essentialiste, mais l’essence de la nature se trouve dans l’accumulation de dessins de l’écume des vagues, des étoffes des kimonos, des amas de feuilles d’arbres, des visages de femmes et des belles choses, ou des choses qui deviennent belles sur sa feuille. Ce qui est important est que, dans les aplats et motifs extraordinaires, recouverts d’un trait de contour précis et délicat, réel et décoration se mêlent, s’immiscent, et nous ne savons plus lequel est lequel. Ce qui est important, également, est que Hokusai, qui s’est nommé lui-même ‘fou de peinture’, est arrivé à 1820 avec soixante ans (la période Iitsu) en comprenant un peu mieux le monde (et nous aussi, du coup) : assez, en tous cas, pour produire les merveilleuses impressions du monde flottant appelées ‘Trente-six vues du mont Fuji’ et les ‘Cascades’, où le bleu de Prusse se manifeste à chaque horizon, chaque goutte de pluie, chaque surface d’eau. C’est l’avant-dernière salle de l’exposition, avant d’accéder à son émouvante et célèbre déclaration: Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Ecrit, à l’âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin.

Hokusai est mort à 89 ans, et à cette âge-là il avait déjà réussi à tirer un peu le rideau et à accéder à que qui se cache derrière.

Je n’ai pas été la voir, mais en même temps il avait une exposition ‘Duchamp’ à Beaubourg. Et c’est intéressant de concevoir un parallèle entre l’héritage laissé par les deux. Duchamp a évidemment influencé durablement le champ de l’art après lui ; et Hokusai a influencé une autre chose, ce qu’on appelle aujourd’hui l’illustration : les images construites avec un savoir-faire artisanal, une croyance dans les éléments du dessin, plus puissants que tout discours construit autour de lui.

Puis on sort du Grand Palais et on se sent terriblement injustes avec cette ville. On se rend compte de la quantité inimaginable de trésors exhibés, de choses belles et sophistiquées qu’y existent. Le soin porté à la plus minuscule portion de la vie, qui nous fait tous – ceux qui n’y habitent pas - passer par des barbares. L’amour très sincère de la culture, au sens large comme au sens strict.

Et de l’effort demandé à chacun pour habiter une ville très, très dense, où à la fois on survit et on s’habille très chic, où on essaye d’avoir une vie de quartier et on est poussé par des hordes de touristes, où chacun doit s’organiser terriblement pour avoir une vie en dehors du travail – mais où les amis ont presque toujours du temps pour me voir.

Published by: Nuno in Expositions, Peinture, Art

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