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June 28, 2014 - No Comments!

Locus Amoenus (VII)

Howard Carter

Je connais maintenant la sensation de Howard Carter et Lord Carvanon quand ils sont arrivés à l’épais mur en pierre blanche du Nil, au bout de l’escalier qui signait l’endroit de la plus petite tombe de la vallée des rois. Elle est intacte ; de l’autre côté, reposaient des trésors.

Oui, je touche, moi aussi, l’épais mur qui nous sépare de l’antichambre du royaume. Ça y est : les fouilles ont finalement donné quelque chose. Tiens, je fais un trou. Vite, quelqu’un me passe une lampe. Je l’allume et je regarde ce qu’elle montre.

For the moment - an eternity it must have seemed to the others standing by - I was dumb with amazement, and when Lord Carnarvon, unable to stand the suspense any longer, inquired anxiously, ‘Can you see anything?’ it was all I could do to get out the words, «Yes, wonderful things.»’

Des trésors inattendus. Attendus. Inattendus. Attendus.

June 13, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (IV)

porto

 

 

 

 

 

Bruxelles-Porto.

Je dessine des cadres, je conçois des statistiques, j’applique des formules, j’objective
le monde. Mais Porto est difficilement objectivable. Le premier problème est que
Porto est une dissémination du bâti. Vu d’en haut on aurait dit un morceau fragile
de tuiles et de granit jeté de Trás-Os-Montes éclaté en mille fragments en choquant
contre la mer, et qui serai resté dispersé jusqu’au jour où je vous écris.

L’échelle est différente de Bruxelles ; incommensurable. L’avion s’approche et
avec lui l’auguste relief de la côte verte et grise. Nous arrivons du nord-est. A
7droite s’ouvre l’océan, extraordinaire, filtré par les verres fatigués des fenêtres
minuscules, et rien qu’à sa vue tout semble plus grand, plus vrai, plus proche de
la vie. Quelques minutes plus tard l’appareil fait un tournant vers la droite - et
Porto fait son apparition à travers une séquence dramatique qui mène toujours à la
même catharsis théâtrale de cette foule pauvre, à un incendie de soupirs en voyant
pour la première fois le Douro, la rencontre avec l’Océan, l’écume microscopique
et pourtant longue de cent kilomètres. Ah, s’ils savaient combien cette ville a été
démantelée au long des siècles, combien les promesses de la capitale ont tenu ses
gens en attente, pleins de foi dans un lendemain qui, comme l’embouchure de leur
fleuve adoré, aurait pu s’ouvrir de prouesses jusqu’à l’infini !

L’avion s’arrête pour que nous sortions. Le ciel possède ce bleu saturé, homogène
et pur qui a nourri, par chance et privilège, la plupart de mes journées portugaises.
Mon père vient me chercher et je recommence, six mois plus tard, à parler en
portugais et à sentir le sourd clappement de ma langue dans le palais ; la langue
résonne, elle va et vient au plus profond des cavités du crâne, des sinus, du voile du
palais, de la trompe d’Eustache et finalement du cœur.

Il faut toujours passer par le port. Le viaduc passe quelques mètres au-dessus de
l’eau et je décèle les grands bateaux au loin, et les containers rouges et blancs
répandus partout où il reste de la place, les squelettes des quelques grues, et puis le
port s’arrête et Porto commence.

Parfois je demande à mon père de prendre quelques minutes pour aller voir la mer.
Nous nous arrêtons d’abord pour boire le café concentré, serré, amer. Une seule
pièce pour payer les deux cafés et le gâteau avalé en trois bouchées. On trouve
toujours le gigantesque écran plat fièrement accroché au mur, même dans le plus
minable de ces cafés qui peuplent, du nord au sud, tout bourg portugais. Beaucoup
de ces lieux se ressemblent. Le sol est presque toujours propre et stérile et froid et
brillant sous les lumières écrasantes qui ne laissent jamais de zone d’ombre dans
le carrelage, imitation bon marché de granit poli. Les chaises sont en agglomérat
avec une fine couche boisée et des pieds métalliques, comme si une usine colossale
cachée quelque part dans la montagne se serait un jour occupée de fabriquer
le modèle de chaise le plus générique possible pour, hélas, le vendre à tous les
estaminets du pays. Les tables sont carrées, sévères, et distribuées selon un plan
8précis. Derrière une vitrine oblique et au bord supérieur arrondi se trouve un choix
de pâtisseries et gâteaux, pour la majorité sucrés, qui est parfois pléthorique et
d’autres fois pitoyable. La machine à café est toujours italienne et presque toujours
La Cimbali, elle fonctionne si souvent qu’elle constitue un bruit de fond inhérent,
le seul quand le son de la télévision haute définition est coupé. La musique est une
notion rare. Sur le comptoir, à côté de quelques tasses vides, reposent les journaux
du jour : le journal local et le journal sportif préféré du propriétaire du café.
Quelquefois un coin est réservé pour la vente de chewing gum et des cigarettes,
parmi lesquelles les Ventil grises sans filtre dont sont friands les ouvriers du
bâtiment qui en avalent la fumée bleuâtre au comptoir pendant que la bière est bue
en vitesse.

Nous reprenons la voiture. La mer est toute près, je le sais car je respire mieux.
En voiture tout semble proche, de toute manière. Je l’avais oublié, à Bruxelles
je ne conduis jamais. Tout semble concentré en une succession d’arrêts presque
contigus : ça va très vite. Devant la plage, où nous nous trouvons désormais, une
partie des villas de début de siècle ont survécu, mais pas toutes. Par endroits elles
ont été décimées pour donner place au béton stupide et aveugle qui peuple tant de
lieux de villégiature côtiers en péninsule ibérique.

Un sentier a été aménagé sur le sable, caché de l’avenue côtière par un mur de
quelques mètres de haut auquel viennent s’accrocher quelques structures en verre
appartenant à des cafés où je ne vais jamais. Plus loin le sentier bifurque en deux.
Pour continuer il faut grimper quelques marches. L’autre chemin s’enfonce dans un
angle qui s’ouvre sur une terrasse faite de grands blocs de granit et quelques tables
métalliques. Par un quelconque miracle de la physique, le vent y disparaît et nous
laisse donc face-à-face avec l’océan dans une espèce de vitrine invisible, comme si
une pellicule cinématographique était projetée autour de nous, une pellicule plus
riche et plus réelle que la plus sophistiquée des technologies jamais utilisées au
cinéma. Réel et véridique, cet océan. Il me lave les yeux, cet océan. Il me décrasse et
dégraisse et purifie, cet océan.

Visiter ce café où je renoue avec l’océan est devenu, avec le temps, une partie du
rituel d’arrivée à Porto. Je prends un verre de lait chocolaté et j’appelle ma mère
pour la rassurer et pour lui dire que je suis là, disponible et prêt à entendre sa
9litanie.

L’été nous y restons plus longtemps, le temps pour enlever peu à peu les couches de
vêtements qui empêchent ma peau d’être en contact avec le soleil impérial. J’aurai
déjà déposé le manteau bruxellois dans la voiture, et tout semble plus léger. Ensuite
le chocolat arrive, ou à sa place un deuxième café posé sur la surface métallique
brûlante, accompagné par un verre d’eau tiède piètre humidificateur - et chaque
gorgée signifie un réchauffement progressif de mon corps : le dégel. J’enlève la
chemise et je regarde deux bras fins et légèrement pâles, pas excessivement, deux
bras qui cachent le fait d’avoir été habitués à un emprisonnement systématique et
qui reçoivent le bain de grains de soleil qui se déposent sur les rides, les plis et les
stries.

Sur la terrasse il n’y a que des portugais. Ils sont déjà bronzés et portent des
chemises avec des carrés rouges ou bleus avec, dans le col, les inévitables lunettes
de soleil, des jeans de couleurs pastel à la coupe classique et des chaussures bateau
en cuir foncé. Quand la température descend cette formule est complétée par un
pull de grande marque et de finition soignée qui est délicatement posé sur les
épaules heureuses de son propriétaire. Vu de loin ils se ressemblent tous dans
cette frange homogène de la population, la classe récemment aisée d’un pays
qui se rappelle encore, même s’il ne l’admet pas toujours, de son entrée dans la
cour des grands. Ce sont les nouveaux riches du journal et de la voiture sportifs,
de la promenade sur le trottoir large qui donne sur les dunes. Ils sont heureux :
la dentition blanche se détache de la peau brune comme la mousse, l’écume se
détachent de ces deux corps homogènes et liquides qui, à leur propre échelle,
signifient le bonheur de notre portugais de la classe moyenne.

June 10, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (III)

Au bout de la rue Haute il se trouve un café avec une petite terrasse. A gauche on voit l’un des versants de l’Eglise de la Chapelle, là où a été enterré Pieter Bruegel le vieux, le plus grand peintre que Bruxelles ait jamais connu. A côté, puisqu’on est en Décembre, il se trouve un arbre de noël, du type dont seulement les belges ont le secret. Il s’agit d’une pyramide de bouteilles en plastique empilées, d’environ un litre chacune, vides, à laquelle vient s’ajouter une structure d’aluminium blanc cassé habillé par une constellation de minuscules lumières violettes. Le résultat est consternant, j’ai presque envie de cacher mon visage pour ne pas avoir à participer à la démonstration de honte collective que les gens éprouvent en passant par là. Bon, les gens qui ont encore un peu d’exigence. Plus à droite, un immense bâtiment de bureaux du même style que tous les autres qui ont été bâtis dans les années soixante. A sa place, Victor Horta avait construit, au tout début du mouvement de l’Art Nouveau, un chef d’œuvre appelé la Maison du Peuple, lieu de rencontre de la mouvance socialiste. Pendant la folie destructrice de la Bruxellisation des années 50 et 60, le bâtiment avait été « démonté » pour être soi-disant construit ailleurs et donner place à ce qui existe aujourd’hui. Bien sûr, ça n’a jamais été fait. Les débris de la Maison du Peuple ont été mis dans un terrain vague et la plupart des éléments a été volé ou perdu à jamais. Une petite partie des magnifiques éléments en fer forgé d’inspiration végétale a pu être récupéré et intégrer maladroitement la station de métro ‘Horta’ ; un hommage insultant qui rappelle celui du quartier du midi, où une minuscule place entourée des pires crimes urbanistiques de la capitale européenne a été baptisée avec le nom de Marcel Broothaers, funeste idée, sali pour toujours dans ce petit coin de laideur.

June 2, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (II)

J’ai besoin de parcourir Bruxelles en faisant la litanie de ses erreurs, car je vois en chacune d’elle la promesse de quelque chose de beau. Revenons à la gare du Midi, création générique du modernisme sans nom du milieu de siècle, dont la masse s’impose sur une énorme étendue aux portes du pentagone du centre-ville. Ce n’est pas juste une question de volumes. Non, dès le départ, en voyant Bruxelles avec un nouveau regard, le problème est ailleurs. Il commence par les matériaux mêmes qui définissent ce vaste étalement urbain. Le béton des trottoirs, la pierre bleue crasseuse des habitations, la brique infiniment triste de tous les quartiers ouvriers et qui constitue ces maisons sinistres dépourvues de tout ornement ; et puis le verre et le métal bon marché qui font leur apparition aux années soixante, quand Bruxelles renonce définitivement à un quelconque rêve de splendeur. La gare en fait partie, avec ce corps sans grâce tapissé de briques de Fanquenberg autrefois jaunes et brillantes.

Les plateformes se sont dégradées avec le temps. Par-dessus, des abris en bois et fer rouillé d’un autre âge, disloqués, comme tout Bruxelles. Nul besoin de faire plus de trois cents mètres pour comprendre la tragédie de l’histoire. Le quartier du Midi, telle Gotham City issue d’un cauchemar, illustre et exhibe les bouts de ficelle de l’urbanisme bruxellois. Partout les bureaux des mêmes associations mafieuses d’architectes qui ont importé un succédané de post-modernisme réchauffé, avec la connivence des obscurs hommes politiques qui gèrent l’avenir à partir d’administrations lointaines. Le quartier a été déchiré et la sensation est celle d’un déjà-vu. J’essaye - je jure que j’essaye - de trouver de l’enchantement dans ce que je vois, mais autour de moi il a que les débris du rêve d’une ville.
Combien de plans mégalomanes a vu cette ville naître en l’espace de deux siècles ?

Les traces y sont : des déchirures d’une peau disgracieuse. Sept moments : les tours Phillips, le quartier européen, la maison du peuple de Horta, le palais de justice, la basilique de Koekelberg, la jonction nord-midi et la couverture de la Senne.
Cependant, j’ai envie d’aller encore plus loin.
Le point de départ, la première pierre du bâtiment délirant de cette histoire, est
celui où Marie-Élisabeth d’Autriche - ou sa gouvernante, on ne le saura pas, parce que, comme toujours, la faute n’a pas de responsable - s’est endormie dans la nuit du trois au quatre Février de 1731 sans éteindre les bougies de ses appartements du Palais de Coudenberg. L’incendie qui s’est déclaré ensuite a détruit la plupart du palais et du Court du Brabant. Cinquante ans plus tard tout est rasé pour y construire l’ovni néoclassique blanchâtre nommé Place Royale.
Le voilà, le premier pas de la destruction systématique du passé auquel nous
avons donné le nom, célèbre aujourd’hui, hélas, de bruxellisation. Je me demande toujours comment l’histoire aurait évolué si cette nuit funeste n’avait jamais eu lieu. Peut-être que cet incendie n’aurait pas déclenché la machine infernale. Peut-être que les anciens terrains de chasse de Charles Quint seraient encore le lieu de promenades dominicales. Peut-être que nous aurions encore accès, en montant le grand escalier, en traversant maints couloirs labyrinthiques, à l’aula magna de Philippe Le Bon, à la grande chapelle et à l’église de Saint-Jacques de Coudenbert.

Car il a peu de labyrinthes à Bruxelles ; car y il a peu d’endroits où l’homme peut se perdre. Les impasses ont disparu et les recoins des bâtiments ne racontent plus l’histoire qui d’eux est censée se découler ; l’histoire s’est évaporée comme la fresque souterraine de la Rome fellinienne.
L’eau s’est aussi évaporée. La Senne est l’amère allégorie de la fortune du passé : elle court désormais sous le sol, cachée, et jamais à la surface nous aurions pensé que jadis une rivière faisait partie de ce paysage.
Etrange ville où son propre cœur s’est volatilisé.
Et non seulement l’objet en soi est détruit ; aussi disparaitra pour toujours sa
capacité à servir de référence, de modèle.
Le manque d’identité tue tout désir. Puis il s’épuise, s’il n’est pas créé par l’esprit.
A Bruxelles le désir n’est jamais exogène. Or, nous ne sommes pas capables d’aller vers l’avant. Nous avons besoin d’être transportés par le contexte physique. Mais comment s’abandonner à un lieu où chaque trottoir est couvert de déchets qui, comme mille braises, nous empêchent d’en prendre possession ?
La démission de la beauté exprimée dans ce laissez-faire terrible qui s’est généralisé comme un archipel, comme des métastases.
Etrange ville qui ne semble être régie par aucune loi et qui paye le prix d’avoir
regardé toujours trop loin, et jamais assez près.
Etrange ville que j’habite.

May 30, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (I)

douro

Angélus :

Vient m’habiter, dieu tout-puissant, vient me nourrir de toutes les langues, vient faire de moi le Babel inversé, l’incarnation de l’étonnement du monde, l’eau, la forêt et le chandelier dans la main de l’autre. Vient faire de moi le mot, le verbe, les hautes fleurs menant à la vallée des rois, le bras d’ivoire, la flamme.

Peut-être que face à la mort tous seront comme moi, je ne sais pas, infiniment sincères. En tous cas l’unique raison de mon existence est de m’exorciser, de me vider, de me mourir moi-même, seul, avant elle.

I

Bruxelles-Porto, Noël, Porto-Bruxelles.

J’arrive à Zaventem au vingt-neuvième jour du dernier mois de l’année. Toute la surface des terrains de l’aéroport est couverte de neige à l’exception des trois pistes, qui contrastent par leur noirceur et platitude avec les protubérances blanches qui nous entourent.

Zaventem est un volume filiforme, un interminable couloir stérile où se serrent des dizaines de quais d’embarquement, tous similaires. Deux éléments ponctuent l’espace : les longs tapis roulants et la présence parasitaire de voitures de luxe qui servent de publicité aux marques respectives. Nous ne nous apercevons pas encore de la plus grande différence entre Porto et Bruxelles, cette qualité qui fera de ces deux villes, à tout jamais, une paire antinomique ; incompatible. Je me dirige vers la gare souterraine et je prends le premier train pour le centre. Après quelques minutes en marche lente le tunnel donne finalement place à ce paysage définitif, irrévocable comme une peine de prison à vie : autant que l’arrière-plan varie, entre les derniers champs et les immeubles récents de l’urbanisme suburbain du brabant flamand, le sujet reste toujours le même : le voile gris, immanent, impossible à transpercer, ingrat pour les yeux de celui qui vient du sud – le purgatoire.

Le train parcourt une boucle autour de la ville avant d’arriver à Midi, la plus grande et la plus laide des gares bruxelloises.

(Une explication s’impose pour le mot ‘ingrat’ : rares sont les occasions, dans cette ville condamnée depuis longtemps par les dieux à l’abîme de l’absurdité, où le hasard fait bien les choses. Porto et Bruxelles ont la même quantité de chaos, mais les conditions initiales sont sensiblement différentes. Voyons : Porto est embrassée par un fleuve majestueux et par l’océan. Son corps grimpe l’amphithéâtre des collines du Douro si naturellement que, en le voyant, on aurait pu prétendre qu’il y a toujours été. Puis il se serre contre l’autre côté, fait de lames fatiguées de granit, et deux des grands chefs-d’oeuvre de l’architecture du dix-neuvième sont nés. Porto a les ponts, la pierre, la lumière. Bruxelles n’a rien. Les efforts pour la faire devenir belle sont maladroits et infructueux, et cela depuis si longtemps que la notion de ‘monument’ est, dans cette ville malheureuse, synonyme de catastrophe urbanistique.)

June 16, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (V)

arrabida

Les portugais sont attirés par la mer. Prenez une carte du Portugal. Vérifiez la distribution de la population : une main invisible a poussé, au bout de ces huit siècles d’existence, les villes et les villages vers la lame qui dessine la côte. Porto a la chance de l’avoir en face. Plutôt, de côté. En face il a ce fleuve large et vert qui est né dans la Sierre d’Urbion huit-cent nonante sept kilomètres plus tôt et qui a dessiné le canyon débordant d’oliviers, d’amandiers et de vignes qui annonce Trás-Os-Montes. Douro. Do-ou-rou.

C’est à partir de lui que Porto est né.

La route qui le suit, elle, sert de mètre-ruban de l’Histoire. Nous la prenons à nouveau. Je n’ai pas encore envie de rentrer et je demande à mon père d’aller vers le centre-ville. A mi-chemin nous tournons à gauche là où le Douro s’élargit et rencontre la mer. Etonnamment il y a toujours peu de gens. Sur l’autre rive une fine langue de sable protège l’estuaire et sert, depuis des générations, de port pour les pécheurs d’Afurada et de frontière entre le bassin verdâtre et un océan déchainé, où jamais qui que ce soit ose se baigner. On dit que le plus vieux phare d’Europe se trouve là, près de la route. Il s’agite d’un petit bâtiment en granit grossièrement taillé par les mains des artisans du quinzième siècle, un bâtiment qui ne reçoit pas mais qui annonce. Quelque part, il est à Porto ce que la tour de Belém est à Lisbonne ; et bien plus juste dans la modestie que les marins éprouvaient dans leur ignorance, dans leur peur des secrets de la masse majestueuse juste en face.

Un kilomètre de plus et nous arrivons au premier pont, le plus monumental. Son arc de béton fin est ancré sur les contreforts de la ville, il est immense, le plus grand au monde au moment de sa construction, ce modernisme tardif des années soixante. Quand il fût inauguré plusieurs ingénieurs sont venus assister à son probable écroulement, et pourtant il y est resté, comme un défi, une provocation aux lois immuables de la nature. Puis la ville vieille de deux mille ans s’ouvre sur nous, une forêt de toits en tuiles orange, murs en tôle rouge, mosaïques à l’interstice des pierres, des balcons partout en filigrane forgée en fines lamelles de fer rouillé. Le mur blanc d’une église où quatre chiffres sont accrochés : 1394. Ecoutez-moi : chaque pierre a une histoire, et elle se raconte dès que nous posons notre regard dessus. Nulle couche de béton n’est là pour profaner la mémoire de nos ancêtres, nulle bruxellisation n’a pu souiller des racines si ancrées que, une fois, arrachées, toute la ville se serait écroulée.

Les rues plus anciennes sont bordées de maisons du XVIème siècle. Elles ont encore le dessin en toile d’araignée de l’urbanisme médiéval, comme des rivières qui conduisent toutes vers la source centenaire, la place qui fait face au fleuve. Une fois de plus c’est l’équivalent rudimentaire et populaire de l’imposante Praça du Comércio de Lisbonne, le lieu où toute forme de pouvoir portugais converge. A quelques mètres, vers l’est, il y a des arcades sombres et basses, très sales, qui conduisent vers d’autres places plus réduites, plus secrètes. C’est un lieu de commencement. Ici a démarré l’histoire d’une ville et de ses habitants.

Nous garons la voiture dans un parking un peu plus haut. De toute manière maintenant nous n’avons pas d’autre solution, il faut monter avec la ville. Les bâtiments deviennent plus récents jusqu’à s’ouvrir sur une place du dix-neuvième siècle. Les portuenses sont fiers de cette énorme esplanade aux allures parisiennes, mais en vérité il s’agit d’une copie laide de la grandiloquence haussmannienne ou madrilène. Avant d’y arriver nous passons devant la gare du centre historique. C’est, de par sa modestie, ma gare préférée : il s’agit d’un bâtiment avec un plafond en fer forgé qui laisse entrevoir les morceaux sectionnés des maisons au-dessus du puits de granit maladroitement creusé où elle est installée. L’antichambre comporte vingt-deux mille mosaïques composées par José Colaço en 1906 avec des scènes bucoliques de la vie de l’arrière-pays. Avant il y avait un couvent, comme il y avait aussi un couvent à la place de l’édifice Berlaimont à Bruxelles. Ce sont toujours les premières sacrifiées, ces pauvres soeurs.

Il est midi et nous rentrons à la maison. Mon père habite dans une banlieue calme, faite de coopératives immobilières presque toutes bâties pendant ces vingt dernières années. Ce sont des immeubles décents, propres, effacés, souvent en brique jaunâtre ou recouverte d’une peinture épaisse vaguement grise et avec des gros balcons où il n’a personne.

Son immeuble est le plus haut de la rue, et en plus il habite le dernier étage. Ça veut dire que du fauteuil de son salon on arrive à voir la mer, qui n’est d’aussi loin qu’une couche floue entre l’horizon et les maisons de pêcheurs et des ouvriers du port. A Porto il est rare de trouver les appartements raffinés de la bourgeoisie bruxelloise : je n’ai pas vu souvent des plafonds rehaussés avec des moulures ni de cheminées de marbre ornementées comme à la pire période du rococo italien. Par contre, ce qu’on voit de cette porte-fenêtre est tellement riche que Seurat y aurait été peindre avec enthousiasme. Surtout quand un ciel dégagé nous offre la netteté généreuse du paysage lointain et du dessin de la douzaine de cheminées rouges et blanches de la raffinerie qui apparaîtra un jour comme un souvenir anachronique et qui disparaîtra pour, avec un peu de chance et un peu moins de corruption, donner lieu à un centre d’art, une place publique ou un aquarium.

La cuisine a une petite table où mon père laisse les affaires du petit-déjeuner. Il achète deux ou trois gâteaux pour compléter le menu et on ne se gêne pas pour les manger juste avant le repas. Un peu après, nous achevons les restes de la soupe et du riz d’hier, complétés par des croquettes panées, et mon père part travailler au bureau.

Quand je quitte l’appartement c’est pour aller voir le musée d’art contemporain. Ce n’est pas très loin en voiture. Il se situe dans un quartier résidentiel très chic de Porto, entre le centre et la côte. Dans une ville aussi peu dense chic veut souvent dire une maison avec jardin et deux, trois, quatre façades, avec le même charme désuet de la construction des années vingt et trente qui a échappé belle au cauchemar rationaliste. J’en ai connu quelques-unes, de ces villas de l’élite de Porto. La peinture des murs –grise, bordeaux, bleue - s’écaille comme dans les immeubles oubliés des rues adjacentes à la Piazza Navona romaine. Les fenêtres sont dotées d’un rebord de trois ou quatre centimètres en béton peint. Le fer forgé des fenêtres est épais mais élégant. Rarement les briques sont laissés visibles. Le style est un pastiche anonyme, mais ce n’est pas grave. Les haies montent sur les murs. L’une des maisons a, devant l’entrée du garage, un petit parterre d’une quinzaine de mètres carrés où on cultive, en hauteur, des fruits de la passion. Une fois nous avons organisé une opération commando pour les voler. Vélos, sacs plastiques, hop. En quinze minutes nous avions volé presque tout, sacs plastiques pleins, poches pleines, paniers des vélos. Evidemment, ce n’a pas été le plus intéressant. Le lendemain matin, une journée de dimanche, nous sommes passés devant la maison, soustraite désormais de son principal atout, et on sonne. La femme ouvre la porte, je ne sais plus quel âge elle avait, pas toute jeune en tous cas. D’un ton de voix aimable quelqu’un parmi nous demande s’ils ont toujours des fruits de la passion, nous adorons ça, c’est la saison, ils doivent être délicieux. La réponse sonne triste, tel quel nous l’avions espérée. Tout avait disparu mystérieusement. A douze ans nous avions déjà la maîtrise de deux arts majeurs : celui du larcin et celui du cynisme.

Je connaissais ces villas car j’habitais en lisière du deuxième quartier résidentiel chic de Porto. Ma rue était plus modeste, avec ses immeubles de trois ou quatre étages conçus pour la classe moyenne-haute, avec balcon, jardinet avant et garages à l’arrière, auxquels les voitures accédaient par un tunnel de vingt mètres de long. Celui de mon immeuble était juste au-dessous de chez nous. C’était devenu l’un de nos lieux de prédilection pour jouer au football, mais cela dit nous avons toujours eu le choix. Les murs était tapissés de taches d’humidité et de messages écrits au crayon ou gravés avec une clef. C’est dingue ce que cette rue était habitée, je le vois maintenant. Chaque message faisait partie d’un réseau incroyable dense de mythes et légendes à la micro-échelle d’un bout de trottoir. C’est ainsi que j’étais inscrit, moi aussi, dans un ensemble de générations de gamins qui ont pu réinventer l’espace que nous avions à notre disposition, exactement comme si nous étions à la campagne. Il nous appartenait intégralement : les murs, les toits des garages, les petits jardins, les arbres avec des branches suffisamment épaisses pour que nous puissions monter dessus. L’intérieur du quartier permettait une connexion rapide entre les toits, arrières-jardins et quelques friches. C’était un labyrinthe, où il avait que nous et les chats qui avions accès.

Au bout il y avait un plateau en béton qui servait de toit au supermarché et, en cas d’urgence, d’accès au bâtiment monotone qui hébergeait le ministère du travail, où mon père a travaillé pendant plus de trente ans.

Quand je quitte l’appartement c’est pour aller voir le musée d’art contemporain. Ce n’est pas très loin en voiture, et on se gare facilement. Serralves est l’un des seuls lieux de Porto qu’on puisse classifier dans l’air du temps. Il y en a, en Europe, deux types de centre d’art : ceux qui sont recyclés à partir d’un bâtiment industriel désaffecté et auquel on donne parfois un nom très cru et très troisième degré (« Les Abattoirs » de Toulouse, « La Friche » de Marseille) et ceux qui sont censés investir un lieu tout neuf qui se veut spectaculaire et source efficace de tourisme. Idéalement il faut créer une carte postale iconique qui fonctionnerait comme un aimant pour le nouveau public des city-breaks de trois jours (le Guggenheim de Bilbao, le Maxxxi à Rome). Siza Vieira est peut-être trop discret et sa création trop juste pour que la polémique et la provocation nécessaires au succès de ces campagnes de marketing urbain aient lieu. C’est un bâtiment complétement blanc qui occupait l’ancien potager de la propriété qui fût un jour celle du marquis de Serralves, un type absolument inconnu mais qui a eu assez de fric pour faire venir un architecte de France pour ériger un énorme palace Art Déco et des jardins à la française et à l’anglaise dans une surface qui correspondrait, quand même, à la moitié du Domaine Royal de Laeken (mais beaucoup plus beau). Le centre d’art a réussi à ne pas perturber tout ça : la rosière continue là, inchangeable. Plus loin on peut entrer dans la cathédrale forgée par les platanes de l’allée latérale. Un étang fait heureux office de lieu romantique et pittoresque. Il y a encore la place pour un pré avec des chevaux et une chèvre. En général, et surtout depuis que Vincent Todoli est parti à la tête de la Tate Modern, les expositions proposées tournent autour des années quatre-vingt et d’un certain art conceptuel déjà dépassé par l’annonce du post-modernisme.

Entre le bâtiment Art Déco et le centre d’art existent plusieurs chemins qui se faufilent parmi les grands arbres du parc. L’un d’eux s’ouvre sourdement sur un petit labyrinthe d’arbustes ponctué de roses et immergé dans un soleil aride, qui montre tout.