May 30, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (I)

douro

Angélus :

Vient m’habiter, dieu tout-puissant, vient me nourrir de toutes les langues, vient faire de moi le Babel inversé, l’incarnation de l’étonnement du monde, l’eau, la forêt et le chandelier dans la main de l’autre. Vient faire de moi le mot, le verbe, les hautes fleurs menant à la vallée des rois, le bras d’ivoire, la flamme.

Peut-être que face à la mort tous seront comme moi, je ne sais pas, infiniment sincères. En tous cas l’unique raison de mon existence est de m’exorciser, de me vider, de me mourir moi-même, seul, avant elle.

I

Bruxelles-Porto, Noël, Porto-Bruxelles.

J’arrive à Zaventem au vingt-neuvième jour du dernier mois de l’année. Toute la surface des terrains de l’aéroport est couverte de neige à l’exception des trois pistes, qui contrastent par leur noirceur et platitude avec les protubérances blanches qui nous entourent.

Zaventem est un volume filiforme, un interminable couloir stérile où se serrent des dizaines de quais d’embarquement, tous similaires. Deux éléments ponctuent l’espace : les longs tapis roulants et la présence parasitaire de voitures de luxe qui servent de publicité aux marques respectives. Nous ne nous apercevons pas encore de la plus grande différence entre Porto et Bruxelles, cette qualité qui fera de ces deux villes, à tout jamais, une paire antinomique ; incompatible. Je me dirige vers la gare souterraine et je prends le premier train pour le centre. Après quelques minutes en marche lente le tunnel donne finalement place à ce paysage définitif, irrévocable comme une peine de prison à vie : autant que l’arrière-plan varie, entre les derniers champs et les immeubles récents de l’urbanisme suburbain du brabant flamand, le sujet reste toujours le même : le voile gris, immanent, impossible à transpercer, ingrat pour les yeux de celui qui vient du sud – le purgatoire.

Le train parcourt une boucle autour de la ville avant d’arriver à Midi, la plus grande et la plus laide des gares bruxelloises.

(Une explication s’impose pour le mot ‘ingrat’ : rares sont les occasions, dans cette ville condamnée depuis longtemps par les dieux à l’abîme de l’absurdité, où le hasard fait bien les choses. Porto et Bruxelles ont la même quantité de chaos, mais les conditions initiales sont sensiblement différentes. Voyons : Porto est embrassée par un fleuve majestueux et par l’océan. Son corps grimpe l’amphithéâtre des collines du Douro si naturellement que, en le voyant, on aurait pu prétendre qu’il y a toujours été. Puis il se serre contre l’autre côté, fait de lames fatiguées de granit, et deux des grands chefs-d’oeuvre de l’architecture du dix-neuvième sont nés. Porto a les ponts, la pierre, la lumière. Bruxelles n’a rien. Les efforts pour la faire devenir belle sont maladroits et infructueux, et cela depuis si longtemps que la notion de ‘monument’ est, dans cette ville malheureuse, synonyme de catastrophe urbanistique.)

Published by: Nuno in Urbanisme, Porto, Bruxelles

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