June 2, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (II)

J’ai besoin de parcourir Bruxelles en faisant la litanie de ses erreurs, car je vois en chacune d’elle la promesse de quelque chose de beau. Revenons à la gare du Midi, création générique du modernisme sans nom du milieu de siècle, dont la masse s’impose sur une énorme étendue aux portes du pentagone du centre-ville. Ce n’est pas juste une question de volumes. Non, dès le départ, en voyant Bruxelles avec un nouveau regard, le problème est ailleurs. Il commence par les matériaux mêmes qui définissent ce vaste étalement urbain. Le béton des trottoirs, la pierre bleue crasseuse des habitations, la brique infiniment triste de tous les quartiers ouvriers et qui constitue ces maisons sinistres dépourvues de tout ornement ; et puis le verre et le métal bon marché qui font leur apparition aux années soixante, quand Bruxelles renonce définitivement à un quelconque rêve de splendeur. La gare en fait partie, avec ce corps sans grâce tapissé de briques de Fanquenberg autrefois jaunes et brillantes.

Les plateformes se sont dégradées avec le temps. Par-dessus, des abris en bois et fer rouillé d’un autre âge, disloqués, comme tout Bruxelles. Nul besoin de faire plus de trois cents mètres pour comprendre la tragédie de l’histoire. Le quartier du Midi, telle Gotham City issue d’un cauchemar, illustre et exhibe les bouts de ficelle de l’urbanisme bruxellois. Partout les bureaux des mêmes associations mafieuses d’architectes qui ont importé un succédané de post-modernisme réchauffé, avec la connivence des obscurs hommes politiques qui gèrent l’avenir à partir d’administrations lointaines. Le quartier a été déchiré et la sensation est celle d’un déjà-vu. J’essaye - je jure que j’essaye - de trouver de l’enchantement dans ce que je vois, mais autour de moi il a que les débris du rêve d’une ville.
Combien de plans mégalomanes a vu cette ville naître en l’espace de deux siècles ?

Les traces y sont : des déchirures d’une peau disgracieuse. Sept moments : les tours Phillips, le quartier européen, la maison du peuple de Horta, le palais de justice, la basilique de Koekelberg, la jonction nord-midi et la couverture de la Senne.
Cependant, j’ai envie d’aller encore plus loin.
Le point de départ, la première pierre du bâtiment délirant de cette histoire, est
celui où Marie-Élisabeth d’Autriche - ou sa gouvernante, on ne le saura pas, parce que, comme toujours, la faute n’a pas de responsable - s’est endormie dans la nuit du trois au quatre Février de 1731 sans éteindre les bougies de ses appartements du Palais de Coudenberg. L’incendie qui s’est déclaré ensuite a détruit la plupart du palais et du Court du Brabant. Cinquante ans plus tard tout est rasé pour y construire l’ovni néoclassique blanchâtre nommé Place Royale.
Le voilà, le premier pas de la destruction systématique du passé auquel nous
avons donné le nom, célèbre aujourd’hui, hélas, de bruxellisation. Je me demande toujours comment l’histoire aurait évolué si cette nuit funeste n’avait jamais eu lieu. Peut-être que cet incendie n’aurait pas déclenché la machine infernale. Peut-être que les anciens terrains de chasse de Charles Quint seraient encore le lieu de promenades dominicales. Peut-être que nous aurions encore accès, en montant le grand escalier, en traversant maints couloirs labyrinthiques, à l’aula magna de Philippe Le Bon, à la grande chapelle et à l’église de Saint-Jacques de Coudenbert.

Car il a peu de labyrinthes à Bruxelles ; car y il a peu d’endroits où l’homme peut se perdre. Les impasses ont disparu et les recoins des bâtiments ne racontent plus l’histoire qui d’eux est censée se découler ; l’histoire s’est évaporée comme la fresque souterraine de la Rome fellinienne.
L’eau s’est aussi évaporée. La Senne est l’amère allégorie de la fortune du passé : elle court désormais sous le sol, cachée, et jamais à la surface nous aurions pensé que jadis une rivière faisait partie de ce paysage.
Etrange ville où son propre cœur s’est volatilisé.
Et non seulement l’objet en soi est détruit ; aussi disparaitra pour toujours sa
capacité à servir de référence, de modèle.
Le manque d’identité tue tout désir. Puis il s’épuise, s’il n’est pas créé par l’esprit.
A Bruxelles le désir n’est jamais exogène. Or, nous ne sommes pas capables d’aller vers l’avant. Nous avons besoin d’être transportés par le contexte physique. Mais comment s’abandonner à un lieu où chaque trottoir est couvert de déchets qui, comme mille braises, nous empêchent d’en prendre possession ?
La démission de la beauté exprimée dans ce laissez-faire terrible qui s’est généralisé comme un archipel, comme des métastases.
Etrange ville qui ne semble être régie par aucune loi et qui paye le prix d’avoir
regardé toujours trop loin, et jamais assez près.
Etrange ville que j’habite.

Published by: Nuno in Urbanisme, Porto, Bruxelles

Leave a Reply