June 13, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (IV)

porto

 

 

 

 

 

Bruxelles-Porto.

Je dessine des cadres, je conçois des statistiques, j’applique des formules, j’objective
le monde. Mais Porto est difficilement objectivable. Le premier problème est que
Porto est une dissémination du bâti. Vu d’en haut on aurait dit un morceau fragile
de tuiles et de granit jeté de Trás-Os-Montes éclaté en mille fragments en choquant
contre la mer, et qui serai resté dispersé jusqu’au jour où je vous écris.

L’échelle est différente de Bruxelles ; incommensurable. L’avion s’approche et
avec lui l’auguste relief de la côte verte et grise. Nous arrivons du nord-est. A
7droite s’ouvre l’océan, extraordinaire, filtré par les verres fatigués des fenêtres
minuscules, et rien qu’à sa vue tout semble plus grand, plus vrai, plus proche de
la vie. Quelques minutes plus tard l’appareil fait un tournant vers la droite - et
Porto fait son apparition à travers une séquence dramatique qui mène toujours à la
même catharsis théâtrale de cette foule pauvre, à un incendie de soupirs en voyant
pour la première fois le Douro, la rencontre avec l’Océan, l’écume microscopique
et pourtant longue de cent kilomètres. Ah, s’ils savaient combien cette ville a été
démantelée au long des siècles, combien les promesses de la capitale ont tenu ses
gens en attente, pleins de foi dans un lendemain qui, comme l’embouchure de leur
fleuve adoré, aurait pu s’ouvrir de prouesses jusqu’à l’infini !

L’avion s’arrête pour que nous sortions. Le ciel possède ce bleu saturé, homogène
et pur qui a nourri, par chance et privilège, la plupart de mes journées portugaises.
Mon père vient me chercher et je recommence, six mois plus tard, à parler en
portugais et à sentir le sourd clappement de ma langue dans le palais ; la langue
résonne, elle va et vient au plus profond des cavités du crâne, des sinus, du voile du
palais, de la trompe d’Eustache et finalement du cœur.

Il faut toujours passer par le port. Le viaduc passe quelques mètres au-dessus de
l’eau et je décèle les grands bateaux au loin, et les containers rouges et blancs
répandus partout où il reste de la place, les squelettes des quelques grues, et puis le
port s’arrête et Porto commence.

Parfois je demande à mon père de prendre quelques minutes pour aller voir la mer.
Nous nous arrêtons d’abord pour boire le café concentré, serré, amer. Une seule
pièce pour payer les deux cafés et le gâteau avalé en trois bouchées. On trouve
toujours le gigantesque écran plat fièrement accroché au mur, même dans le plus
minable de ces cafés qui peuplent, du nord au sud, tout bourg portugais. Beaucoup
de ces lieux se ressemblent. Le sol est presque toujours propre et stérile et froid et
brillant sous les lumières écrasantes qui ne laissent jamais de zone d’ombre dans
le carrelage, imitation bon marché de granit poli. Les chaises sont en agglomérat
avec une fine couche boisée et des pieds métalliques, comme si une usine colossale
cachée quelque part dans la montagne se serait un jour occupée de fabriquer
le modèle de chaise le plus générique possible pour, hélas, le vendre à tous les
estaminets du pays. Les tables sont carrées, sévères, et distribuées selon un plan
8précis. Derrière une vitrine oblique et au bord supérieur arrondi se trouve un choix
de pâtisseries et gâteaux, pour la majorité sucrés, qui est parfois pléthorique et
d’autres fois pitoyable. La machine à café est toujours italienne et presque toujours
La Cimbali, elle fonctionne si souvent qu’elle constitue un bruit de fond inhérent,
le seul quand le son de la télévision haute définition est coupé. La musique est une
notion rare. Sur le comptoir, à côté de quelques tasses vides, reposent les journaux
du jour : le journal local et le journal sportif préféré du propriétaire du café.
Quelquefois un coin est réservé pour la vente de chewing gum et des cigarettes,
parmi lesquelles les Ventil grises sans filtre dont sont friands les ouvriers du
bâtiment qui en avalent la fumée bleuâtre au comptoir pendant que la bière est bue
en vitesse.

Nous reprenons la voiture. La mer est toute près, je le sais car je respire mieux.
En voiture tout semble proche, de toute manière. Je l’avais oublié, à Bruxelles
je ne conduis jamais. Tout semble concentré en une succession d’arrêts presque
contigus : ça va très vite. Devant la plage, où nous nous trouvons désormais, une
partie des villas de début de siècle ont survécu, mais pas toutes. Par endroits elles
ont été décimées pour donner place au béton stupide et aveugle qui peuple tant de
lieux de villégiature côtiers en péninsule ibérique.

Un sentier a été aménagé sur le sable, caché de l’avenue côtière par un mur de
quelques mètres de haut auquel viennent s’accrocher quelques structures en verre
appartenant à des cafés où je ne vais jamais. Plus loin le sentier bifurque en deux.
Pour continuer il faut grimper quelques marches. L’autre chemin s’enfonce dans un
angle qui s’ouvre sur une terrasse faite de grands blocs de granit et quelques tables
métalliques. Par un quelconque miracle de la physique, le vent y disparaît et nous
laisse donc face-à-face avec l’océan dans une espèce de vitrine invisible, comme si
une pellicule cinématographique était projetée autour de nous, une pellicule plus
riche et plus réelle que la plus sophistiquée des technologies jamais utilisées au
cinéma. Réel et véridique, cet océan. Il me lave les yeux, cet océan. Il me décrasse et
dégraisse et purifie, cet océan.

Visiter ce café où je renoue avec l’océan est devenu, avec le temps, une partie du
rituel d’arrivée à Porto. Je prends un verre de lait chocolaté et j’appelle ma mère
pour la rassurer et pour lui dire que je suis là, disponible et prêt à entendre sa
9litanie.

L’été nous y restons plus longtemps, le temps pour enlever peu à peu les couches de
vêtements qui empêchent ma peau d’être en contact avec le soleil impérial. J’aurai
déjà déposé le manteau bruxellois dans la voiture, et tout semble plus léger. Ensuite
le chocolat arrive, ou à sa place un deuxième café posé sur la surface métallique
brûlante, accompagné par un verre d’eau tiède piètre humidificateur - et chaque
gorgée signifie un réchauffement progressif de mon corps : le dégel. J’enlève la
chemise et je regarde deux bras fins et légèrement pâles, pas excessivement, deux
bras qui cachent le fait d’avoir été habitués à un emprisonnement systématique et
qui reçoivent le bain de grains de soleil qui se déposent sur les rides, les plis et les
stries.

Sur la terrasse il n’y a que des portugais. Ils sont déjà bronzés et portent des
chemises avec des carrés rouges ou bleus avec, dans le col, les inévitables lunettes
de soleil, des jeans de couleurs pastel à la coupe classique et des chaussures bateau
en cuir foncé. Quand la température descend cette formule est complétée par un
pull de grande marque et de finition soignée qui est délicatement posé sur les
épaules heureuses de son propriétaire. Vu de loin ils se ressemblent tous dans
cette frange homogène de la population, la classe récemment aisée d’un pays
qui se rappelle encore, même s’il ne l’admet pas toujours, de son entrée dans la
cour des grands. Ce sont les nouveaux riches du journal et de la voiture sportifs,
de la promenade sur le trottoir large qui donne sur les dunes. Ils sont heureux :
la dentition blanche se détache de la peau brune comme la mousse, l’écume se
détachent de ces deux corps homogènes et liquides qui, à leur propre échelle,
signifient le bonheur de notre portugais de la classe moyenne.

Published by: Nuno in Urbanisme, Fragments, Porto, Bruxelles

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