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June 28, 2014 - No Comments!

Locus Amoenus (VII)

Howard Carter

Je connais maintenant la sensation de Howard Carter et Lord Carvanon quand ils sont arrivés à l’épais mur en pierre blanche du Nil, au bout de l’escalier qui signait l’endroit de la plus petite tombe de la vallée des rois. Elle est intacte ; de l’autre côté, reposaient des trésors.

Oui, je touche, moi aussi, l’épais mur qui nous sépare de l’antichambre du royaume. Ça y est : les fouilles ont finalement donné quelque chose. Tiens, je fais un trou. Vite, quelqu’un me passe une lampe. Je l’allume et je regarde ce qu’elle montre.

For the moment - an eternity it must have seemed to the others standing by - I was dumb with amazement, and when Lord Carnarvon, unable to stand the suspense any longer, inquired anxiously, ‘Can you see anything?’ it was all I could do to get out the words, «Yes, wonderful things.»’

Des trésors inattendus. Attendus. Inattendus. Attendus.

June 26, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (VI)

portodaminhainfancia

Il me faut une fenêtre. Il me faut une fenêtre en pierre taillée par un artisan mort il y a longtemps. Il me faut une fenêtre en pierre taillée par un artisan mort il y a longtemps. Il me faut le contour irrégulier des toits et leur rythme saccadé, des tuiles, des cheminées, puits de lumière en forme de dôme, des chats maigres. Il me faut, derrière ces toits, les paillettes du fleuve verdâtre, la lumière, la lumière, la lumière.

Puis un commencement. Une cave. Imaginons la Ribeira, la Sé : combien de cadavres, combien d’hommes, femmes, enfants, bêtes et arbres sont passés par là ? En chaque interstice des blocs de granit combien de mains, d’outils, de sueur, de jeux d’enfants ? T’es partout, Aniki-Bóbó ?

Porto est le photogramme du film de Manoel de Oliveira : le train diaphane sur le pont famélique, les rives sauvages pour toujours, quelques maisons peut-être abandonnées, qui sait, mais si habitées, chaque centimètre de mur ruiné, chaque branche d’arbre déposé devant le seuil de la porte peinte en bleu ou vert et décorée d’un battant en métal qui évoque une patte de félin, la rouille des grillages, le magma d’eau verte, infinie, les mauvaises herbes en toute fente et fissure ; en face, en filigrane, il y a les restes du ramal de Alfândega, une ligne accessoire de train qui partait de la gare principale de Porto, Campanha, en se cachant sous le plateau du pont de Eiffel et qui, à l’aide de quelques tunnels, arrivait à la masse de Alfândega, quatre kilomètres plus loin. Le tunnel principal est fermé depuis longtemps, et aujourd’hui le souvenir de son existence s’évapore lentement, partagé seulement par un groupe d’initiés qui partage le secret sans vraiment le cacher. Les parties accessibles ont été envahies depuis longtemps par une couche épaisse de végétation. En pleine ville. Est-ce que les gens savent encore que signifie cette étroite terrasse qui descend en pente douce vers la pena ventosa, puis la pénètre mystérieusement ?

En arrivant au bout du tunnel, la lumière se devine par les fentes du mur qui le protège de l’extérieur.

A Alfândega nous sommes au raz de l’eau. Il ne nous reste qu’à monter par Miragaia, l’ancien quartier des pêcheurs, des juifs et des arméniens.

Les maisons de Miragaia semblent encore plus fragiles que toutes les autres. Des arcades en pierre tiennent des bâtiments de trois étages assemblés les uns contre les autres. Parfois elles sont étroites, faites de colombages, et elles semblent elles-mêmes étonnées d’avoir vécu jusqu’à maintenant.

Les premières rangées de maisons ont été construites au-dessous du niveau du fleuve. La route, épaisse muraille minérale, protège et sépare. Autrefois l’eau escaladait sournoisement la route en période de débordement, et envahissait les rez-de-chaussée de Miragaia, particulièrement exposés, mais parfois aussi toutes les maisons qui longent la rive. En 1909 le niveau des eaux est tellement élevé qu’il arrive à 80 centimètres du pont Luiz I. On prépare alors des explosifs pour le détruire, si nécessaire. Partout on dirait que les maisons commencent directement au premier étage, le reste a entièrement disparu sous les eaux.

Peut-être que ces aller-retour de l’eau ont usé les maisons et leur ont enlevé la chair. Peut-être que la seule chose qui est resté est le squelette de pierre. Voici ce que nous y voyons aujourd’hui.

June 13, 2014 - No Comments!

Locus amoenus (IV)

porto

 

 

 

 

 

Bruxelles-Porto.

Je dessine des cadres, je conçois des statistiques, j’applique des formules, j’objective
le monde. Mais Porto est difficilement objectivable. Le premier problème est que
Porto est une dissémination du bâti. Vu d’en haut on aurait dit un morceau fragile
de tuiles et de granit jeté de Trás-Os-Montes éclaté en mille fragments en choquant
contre la mer, et qui serai resté dispersé jusqu’au jour où je vous écris.

L’échelle est différente de Bruxelles ; incommensurable. L’avion s’approche et
avec lui l’auguste relief de la côte verte et grise. Nous arrivons du nord-est. A
7droite s’ouvre l’océan, extraordinaire, filtré par les verres fatigués des fenêtres
minuscules, et rien qu’à sa vue tout semble plus grand, plus vrai, plus proche de
la vie. Quelques minutes plus tard l’appareil fait un tournant vers la droite - et
Porto fait son apparition à travers une séquence dramatique qui mène toujours à la
même catharsis théâtrale de cette foule pauvre, à un incendie de soupirs en voyant
pour la première fois le Douro, la rencontre avec l’Océan, l’écume microscopique
et pourtant longue de cent kilomètres. Ah, s’ils savaient combien cette ville a été
démantelée au long des siècles, combien les promesses de la capitale ont tenu ses
gens en attente, pleins de foi dans un lendemain qui, comme l’embouchure de leur
fleuve adoré, aurait pu s’ouvrir de prouesses jusqu’à l’infini !

L’avion s’arrête pour que nous sortions. Le ciel possède ce bleu saturé, homogène
et pur qui a nourri, par chance et privilège, la plupart de mes journées portugaises.
Mon père vient me chercher et je recommence, six mois plus tard, à parler en
portugais et à sentir le sourd clappement de ma langue dans le palais ; la langue
résonne, elle va et vient au plus profond des cavités du crâne, des sinus, du voile du
palais, de la trompe d’Eustache et finalement du cœur.

Il faut toujours passer par le port. Le viaduc passe quelques mètres au-dessus de
l’eau et je décèle les grands bateaux au loin, et les containers rouges et blancs
répandus partout où il reste de la place, les squelettes des quelques grues, et puis le
port s’arrête et Porto commence.

Parfois je demande à mon père de prendre quelques minutes pour aller voir la mer.
Nous nous arrêtons d’abord pour boire le café concentré, serré, amer. Une seule
pièce pour payer les deux cafés et le gâteau avalé en trois bouchées. On trouve
toujours le gigantesque écran plat fièrement accroché au mur, même dans le plus
minable de ces cafés qui peuplent, du nord au sud, tout bourg portugais. Beaucoup
de ces lieux se ressemblent. Le sol est presque toujours propre et stérile et froid et
brillant sous les lumières écrasantes qui ne laissent jamais de zone d’ombre dans
le carrelage, imitation bon marché de granit poli. Les chaises sont en agglomérat
avec une fine couche boisée et des pieds métalliques, comme si une usine colossale
cachée quelque part dans la montagne se serait un jour occupée de fabriquer
le modèle de chaise le plus générique possible pour, hélas, le vendre à tous les
estaminets du pays. Les tables sont carrées, sévères, et distribuées selon un plan
8précis. Derrière une vitrine oblique et au bord supérieur arrondi se trouve un choix
de pâtisseries et gâteaux, pour la majorité sucrés, qui est parfois pléthorique et
d’autres fois pitoyable. La machine à café est toujours italienne et presque toujours
La Cimbali, elle fonctionne si souvent qu’elle constitue un bruit de fond inhérent,
le seul quand le son de la télévision haute définition est coupé. La musique est une
notion rare. Sur le comptoir, à côté de quelques tasses vides, reposent les journaux
du jour : le journal local et le journal sportif préféré du propriétaire du café.
Quelquefois un coin est réservé pour la vente de chewing gum et des cigarettes,
parmi lesquelles les Ventil grises sans filtre dont sont friands les ouvriers du
bâtiment qui en avalent la fumée bleuâtre au comptoir pendant que la bière est bue
en vitesse.

Nous reprenons la voiture. La mer est toute près, je le sais car je respire mieux.
En voiture tout semble proche, de toute manière. Je l’avais oublié, à Bruxelles
je ne conduis jamais. Tout semble concentré en une succession d’arrêts presque
contigus : ça va très vite. Devant la plage, où nous nous trouvons désormais, une
partie des villas de début de siècle ont survécu, mais pas toutes. Par endroits elles
ont été décimées pour donner place au béton stupide et aveugle qui peuple tant de
lieux de villégiature côtiers en péninsule ibérique.

Un sentier a été aménagé sur le sable, caché de l’avenue côtière par un mur de
quelques mètres de haut auquel viennent s’accrocher quelques structures en verre
appartenant à des cafés où je ne vais jamais. Plus loin le sentier bifurque en deux.
Pour continuer il faut grimper quelques marches. L’autre chemin s’enfonce dans un
angle qui s’ouvre sur une terrasse faite de grands blocs de granit et quelques tables
métalliques. Par un quelconque miracle de la physique, le vent y disparaît et nous
laisse donc face-à-face avec l’océan dans une espèce de vitrine invisible, comme si
une pellicule cinématographique était projetée autour de nous, une pellicule plus
riche et plus réelle que la plus sophistiquée des technologies jamais utilisées au
cinéma. Réel et véridique, cet océan. Il me lave les yeux, cet océan. Il me décrasse et
dégraisse et purifie, cet océan.

Visiter ce café où je renoue avec l’océan est devenu, avec le temps, une partie du
rituel d’arrivée à Porto. Je prends un verre de lait chocolaté et j’appelle ma mère
pour la rassurer et pour lui dire que je suis là, disponible et prêt à entendre sa
9litanie.

L’été nous y restons plus longtemps, le temps pour enlever peu à peu les couches de
vêtements qui empêchent ma peau d’être en contact avec le soleil impérial. J’aurai
déjà déposé le manteau bruxellois dans la voiture, et tout semble plus léger. Ensuite
le chocolat arrive, ou à sa place un deuxième café posé sur la surface métallique
brûlante, accompagné par un verre d’eau tiède piètre humidificateur - et chaque
gorgée signifie un réchauffement progressif de mon corps : le dégel. J’enlève la
chemise et je regarde deux bras fins et légèrement pâles, pas excessivement, deux
bras qui cachent le fait d’avoir été habitués à un emprisonnement systématique et
qui reçoivent le bain de grains de soleil qui se déposent sur les rides, les plis et les
stries.

Sur la terrasse il n’y a que des portugais. Ils sont déjà bronzés et portent des
chemises avec des carrés rouges ou bleus avec, dans le col, les inévitables lunettes
de soleil, des jeans de couleurs pastel à la coupe classique et des chaussures bateau
en cuir foncé. Quand la température descend cette formule est complétée par un
pull de grande marque et de finition soignée qui est délicatement posé sur les
épaules heureuses de son propriétaire. Vu de loin ils se ressemblent tous dans
cette frange homogène de la population, la classe récemment aisée d’un pays
qui se rappelle encore, même s’il ne l’admet pas toujours, de son entrée dans la
cour des grands. Ce sont les nouveaux riches du journal et de la voiture sportifs,
de la promenade sur le trottoir large qui donne sur les dunes. Ils sont heureux :
la dentition blanche se détache de la peau brune comme la mousse, l’écume se
détachent de ces deux corps homogènes et liquides qui, à leur propre échelle,
signifient le bonheur de notre portugais de la classe moyenne.

January 11, 2011 - No Comments!

Samuel (2008)

Je m’appelle Samuel.

Vous m’avez probablement déjà croisé dans les rues de Saint-Brieuc, car j’y ai passé toute ma vie, mais je ne suis pas sûr pour autant que vous ayez pu retenir mon visage. Vous savez, je fais partie de ces bretons banals, aux yeux bleus et grands et minces et pâles, façonnés par l’humidité de la côte et par un putain de soleil apathique.

Je ne me rappelle plus de mon premier jour de boulot au grand supermarché. Je connais par cœur les dames qui vieillissent sous mes yeux, qui prennent des années et des fruits et du pain pour leur homme, et je connais par cœur ces messieurs qui passent après le boulot, en vitesse, chercher un dernier truc avant de prendre l’autoroute qui les ramènera à la maison ; enfin, mes journées ont rarement quelque chose de remarquable et ma vie, comme celle de tous mes amis, s’écoule paisible, transparente, dans un flot agréable et implacable : sans histoire et sans aventure. Pourtant, c’est d’aventure qu’il est question dans cet épisode qui a un jour bouleversé ma vie et que j’essayerai, devant vous, de raconter avec le plus de précision que je pourrai.

Ce fut un samedi, je finissais ma semaine de travail. Le samedi le supermarché est ouvert jusqu’à huit heures du soir et il n’avait personne dans la rue quand je suis sorti – les jeunes préfèrent sortir tard la nuit et la rue des restaurants est beaucoup plus loin.

Depuis quelques années mon chemin de retour à la maison fut obstrué par les travaux de plusieurs tours de bureaux, et les détritus s’accumulaient de plus en plus au pied du trottoir où je passe au moins deux fois par jour ; on repérait parfois la chaise qui manquait dans le salon, ou le morceau de bois qui, convenablement aménagé, sera un jour la table de la cuisine.

Cette fois-ci, pourtant, je n’avais pas trouvé d’objet intéressant à la première vue et j’avais décidé ainsi de fouiller un peu plus le tas qui avait, ce soir, plus de deux mètres de hauteur. Après quelques minutes je finis par avoir dans mes mains une montre en plastique, une vieille carte de voyage de mille neuf-cents quatre-vingts trois et deux ou trois calepins presque entièrement vierges. Toutes des choses qui ne m’intéressent pas. A la poubelle, allez. Je fais demi-tour, et

La voilà.

Je la découvre dissimulée dans un renfoncement d’une cloison en brique, elle brille comme un long ruban argenté, là, le plus beau et étrange objet jamais vu, cachée des regards des passants par l’ombre fortunée du tas de détritus.

Je marche en direction d’elle. Aussitôt j’avais à mes pieds une épée.

Pas un truc de camelote mais une putain d’épée vraie, semblable à celles des illustrations qui montraient les légendes des Templiers ou les Croisés, je veux dire, une grosse épave en métal, archaïque, tellement lourde qu’on aurait pensé faite de plomb. Une Epée.

Comment est-elle tombée dans un endroit pareil ? C’est la première question que je me suis posée au regarder la surface encore opaque de la poussière qui restait collée comme une pellicule marron indissoluble.

J’ai enlevé mon imperméable et je l’ai enveloppée comme j’ai pu. Vingt minutes après j’arrivais devant la porte de l’immeuble gris de la rue de Saint-Michel, numéro trente-quatre inscrit en grosses lettres dorées, et j’étais finalement en lieu sûr.

Quand j’ai fermé à clé la porte de l’appartement l’épée était à moi ; et je l’ai prise ainsi dans mes bras pour sentir la matière froide. Puis je l’ai maniée avec mes deux mains. Elle était massive comme ces putains d’espadons du Moyen Age. Je l’ai posée sur la longue table du salon et j’ai commencé à la nettoyer le plus soigneusement que je pus nettoyer un objet en métal, malgré tout, coupant. La manchette était très dessinée ; il avait des scènes de bataille grossièrement gravées sur le poignet et le pommeau évoquait une fleur métallique à l’état de bourgeon. La lame était constituée de deux tranchants larges et convergents vers une pointe qui se situait un mètre plus loin, une pointe menaçante et, dieu seul sait, peut-être maintes fois utilisée.

Je suis resté comme ça quelques minutes. Puis, à ma plus grosse surprise, les doigts de ma main droite ont commencé à sentir une certaine irrégularité dans la texture lisse de l’épée. C’était dans le début, dans la commissure même de la lame, une irrégularité qui n’avait plus qu’une poignée de centimètres. Quelque chose avait été ciselée à la hâte: un mot. Celui qui l’a marqué restera pour toujours inconnu, ainsi que sa circonstance et sa raison, mais pas le contenu : une heure après j’ai réussi à déchiffrer ce mot furtif : « rédemption ». Rédemption.

Je n’ai jamais cru aux coïncidences. J’ai pris ma chère épée à son sens littéral et j’ai su tout de suite quoi faire : l’accrocher dans le mur du salon, en guise de trophée, et ouvrir la porte de la chambre. J’ai pris ma plus grande valise et j’y ai mis quelques vêtements, ainsi que mes objets les plus chers : les trois albums de photos, le parfum offert par ma mère, et les livres que mon grand-père avait un jour écrit – pour le voyage.

Le lundi d’après, au petit matin quand le supermarché ouvrait à nouveau je n’étais plus là. Plus jamais je ne suis revenu.

December 8, 2010 - No Comments!

Le retour (2007)

J’ai déjà été dans presque tous les continents. J’ai commencé à voyager très tôt, avec mon vieux.

On allait en train, vainquant des distances incroyables pour l’époque, vendre les coquillages de notre bled, considérés précieux, que lui-même ornementait avec des pigments faits maison sur les côtes opulentes du sud. C’était évidemment une affaire très très pauvre. Je me souviens, d’ailleurs, d’être ridiculisé par les familles bourgeoises qui passaient devant notre modeste boutique : un cageot fait de morceaux de bois et une pancarte de fortune où on lisait « artisanat ».

Malgré l’opposition de mon père, j’ai suivi naturellement ses traces.

A 15 ans j’essayais ma chance pour la première fois. Tout seul. Je dois dire, cependant, que ma décision a été hâtée par la mort du vieux.

Je me suis aventuré dans le premier train qui partait, sans connaissance de cartes ou de noms de pays. J’essayais, pour survivre, les coquillages de mon enfance, mais les dessins sortaient maladroits – tordus comme ma propre route.

Le hasard me conduit alors dans des affaires bien plus profitables. Quand je me rends compte, je suis en train d’essayer de passer la frontière à Trieste, en Italie. Je passe alors 3 ans à faire l’aller-retour entre l’Europe de l’ouest en est, toujours à la recherche de fragments de cet archétype qu’on appelait régime communiste : des affiches, des vêtements militaires, bref, des objets exotiques aux yeux des collectionneurs occidentaux.

Puis quand je me suis fatigué de tout ça, j’ai regardé dans ma valise tout ce qui restait de mon dernier déplacement. Un vieil appareil photo, avec ses instructions en cyrillique.

 

Pour la première fois, je m’intéressais à ce que j’avais avec moi ; c’est un objet bizarre, un appareil photographique : une fenêtre mécanique, compliquée, opaque. J’étais en ce moment à Minsk, où j’avais obtenu d’ailleurs cet appareil, et je n’ai pas pu m’empêcher de dépenser toute une pellicule. Je ne comprends rien à la photo, je ne suis pas un artiste ou quoi que ce soit ; j’ai photographié alors tout ce que je trouvais dans les rues, toute ce que je connaissais déjà. Comme si je voulais avoir des preuves de ma vie audacieuse.

Quand j’ai développé la pellicule, j’ai eu une surprise. Les photos sortaient inexactes, énigmatiquement insaisissables, mais surtout pas fausses. Comme des apparitions. Et moi, chrétien depuis l’enfance, je voyais ces lumières qui émergeaient des gens et des bâtiments ; des auras, des irradiations.

Toute ma vie a changé. Désormais je parcourrais des villes sans nom en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Hongrie, en cherchant un miracle, un message de Dieu dans les terres de la dictature du prolétariat.

C’est ainsi que vingt ans de ma vie sont passés. Je ne suis pas sûre d’avoir trouvé quoi que ce soit dans mes photos floues et obscures, sauf un peu de foi.

Et maintenant que ma vision devient floue, elle aussi, je regagne cette même foi. Je n’ai plus besoin d’appareil photo. Mes propres yeux captent les apparitions que je cherchais tout ce temps ; j’attends seulement que quelqu’un me croie.

 

May 8, 2010 - 1 comment.

Bruxelles – texte d’introduction à une proposition avec Michel Reuss

Bruxelles est verte-grise-verte.

Et puis elle possède, comme toutes les villes du nord, cette condition surprenante quand nous venons des contrées méditerranéennes. Une condition infligée à tout un chacun, soyons nous d’appartenance bourgeoise ou populaire : celle d’une vie menée essentiellement dans des espaces intérieurs. Nous nous habituons, jour après jour, à voyager en ville sans vraiment y être, comme si les rues et les trottoirs n’existaient que pour nous mener d’un point a vers un point b – qui, seront, inévitablement, des pièces fermées, protégées de toute agression extérieure.

Pour moi,  grandi à Porto, la presque inéluctable trinité du métro, boulot et dodo gagne ici toute une nouvelle dimension. C’est aussi l’une des raisons qui me poussent à m’intéresser au paysage du logement de Bruxelles : en quelque part, et c’est une sensation renforcée de manière inévitable par les nouages lourdes et proches, nous sortons rarement de l’espèce de sous-marin qui est notre domicile. Oui, les bruxellois vivent entre-portes et souvent sans balcon, terrace ou d’autres bouts d’espace qui puissent tenir lieu de périscope.

La collection d’images d’appartements à louer prises sur internet par Michel Reuss peut se métamorphoser très vite en allégorie de l’existence dans une ville. En regardant ces images j’ai la même réaction vis-à-vis de cette grisaille parfois triste et illisible: si Bruxelles est une ville de laquelle on se méfie au premier abord, la collection quasi infinie de détails cocasses qui la ponctuent nous fait, à la fin de quelques mois, aimer ce martyr de projets mégalomanes et de spéculation immobilière. Ainsi, la poésie de Bruxelles respire à travers ces détails, sur les décombres de la bruxellisation.

Maintes confidences sortent de ces photos. De l’amusement, certes, et de l’étonnement, comme si une deuxième couche de lecture émanait d’appartements apparemment banals. Puis nous aménageons un parcours, une narrative, comme si un certain ordre des images pouvait mener à une formule magique et nous révéler davantage. En quelque part, c’est dans les images le plus austères qui se trouvent les secrets le mieux gardés. A la fin, ces mêmes images nous semblent hantées.

October 3, 2014 - No Comments!

Un corps

Car c’est en écrivant que je sens l’aide secrète du talent. Il s’agit de la même énergie qui anime le coureur quand le vent souffle derrière son dos. C’est pas tangible, et pourtant elle y est, cette aide. Donc il y a une différence.

En écrivant je me retrouve soudainement face au fleuve large. Je suis, comme d’habitude, face au Douro. De tous les cotés il y a la pierre, des surfaces irrégulières, dans lesquelles on passe le doigt qui garde des miettes minérales.

Ce n’est pas que je sois triste parfois, c’est que j’oublie d’écrire et mon corps le signale.

Peut-être que j’avais attendu une prétendue sagesse pour commencer à écrire. Or, cette sagesse n’est jamais arrivée. Plutôt une espèce de désespoir, ou la cruelle lucidité de la peur de la mort. Vous voyez, écrire c’est naturel, et j’aurais eu du mal à le faire en dessinant : les nuances ne sont pas du tout les mêmes, ni la palette, ni la vitesse d’exécution. Et puis : écrire est un pré-carré, un jardin où les fleures sont cueillies au rythme des saisons et l’herbe semble un peu humide mais pas trop, juste assez pour s’y asseoir.

Donc je suis face au Douro. C’est vert et opaque et plus frais que le Tage.

Je suis debout dans une plateforme en béton, et il fait chaud. Il n’y a pas d’ombre. Je marche comme on marche dans un rituel initiatique, droit, d’un pas dépouillé. Les berges sont recouvertes de petits cailloux ronds.

Mon t-shirt brun est déjà trempé, il est devenu presque noir.

Le courant y est très fort : le Douro est étroit et profond, et son débit le plus important de toute la péninsule ibérique. Je marche encore un peu, et je perds pied.

Je me laisse porter.

En fait, c’est très simple d’écrire : il suffit de prendre note de ce qu’on voit dans les berges en descendant le fleuve.

A gauche, une maison peinte en crépis blanc, petit jardin et quelques marches en mauvais état, bricolées de manière à attendre le niveau de l’eau. On devine le chemin d’accès un peu en-dessus, en granit grossier recouvert de feuilles, étroit.

D’autres maisons apparaissent derrière, liées à la première par la double ficelle noire qui nourrit l’hameau en électricité.

A droite, une arcade qui soutient le chemin de fer, et derrière ça monte, des pentes sans chemins, sans troupeaux, avec des amas denses de Genévriers cades qui ponctuent un espace autrement désolé.

Il est dur de respirer en descendant le fleuve. Le courant est fort. J’essaye de diriger mon chemin, mais c’est lui qui me dirige, dictatorial, totalitaire. Il est vivant, autant que la surface des monts autour ; et plus que vivant, il est, il incorpore la vie, qui lui tombe en goutes minuscules assemblées par les rides et les plis de la terre, là où elle n’est pas terrasse ni arbre ni maison.

Le fleuve est donc la collection de millions d’histoires et parcours minuscules.

Comme un mammifère marin, on y plonge pour trouver nos choses, sinon pour chasser. Si l’eau est opaque on tâte, on rajoute du hasard, on essaye avec le peu d’outils qui nous est donné, et après une demi-heure, une heure, jour, semaine, on remonte à la surface pour respirer et regarder autour où nous nous trouvons. Parfois très loin du point de départ, parfois on fait des boucles et on se trouve presque au même endroit. Et au bout de quelques immersions le constat est évident : la descente vers l’estuaire, là où l’eau s’apaise et le lit s’élargit, est inexorable et, avec nous, seuls restent quelques objets et la mémoire.

Ecrire est une manière de coller tout le reste à notre corps, d’empêcher de délaisser derrière nous les choses de la vie qui, autrement, resteraient là, à flotter,     seules.

Ecrire car je ne sais rien faire de mes mains, sauf de s’en servir comme récipient de la pensée, et verser la pensée dans le papier.

Ecrire car je n’ai pas le choix : je vais mourir un jour mais, à la différence de ceux que je connais, je navigue déjà les eaux de mon Styx intime.

Le grand défi qui m’attend est de nager à contre-courant et atteindre l’endroit là où le Styx est encore Douro, vie, force, nature, et m’y perdre assez longtemps pour charger mon dos des objets qu’on garde jusqu’à la vieillesse : les enfants, le jardin, l’arbre.

February 2, 2010 - 2 comments

Changement

Remplacer le vrai par la fiction.
Régime de substitution : tout ce que je n’arrive pas à faire, je le fais sur le papier. C’est la riposte, la vengeance du cerveau sur le corps.

Mes outils de voyageur : pas de valise, pas de billet, pas de risque : je ne veux pas voyager plus loin que mon propre écran de songes : mon imagination.

Pourtant, la soif d’objectivité, du nombre, de la statistique est là : dans la carte, l’Atlas, l’autoroute, la géopolitique, le jeu de stratégie, le suivi de Sid Meyer, et même dans l’admiration incontrôlable par George Herriman et Chris Ware.

January 13, 2010 - No Comments!

Contradição lógica

Oferecer-me uma refeição e um cinema.

Comprar o bilhete para o último filme do Alain Cavalier, no Arenberg, e dirigir-se em direcção ao Quick.

Gostar tanto de um como de outro.

À saída cruzei-me com um par de portugueses a fumar e a falar da inscrição no PSD.

January 7, 2010 - No Comments!

Synthèse

C’est l’espace pour l’imagination qui me fascine. Comme si l’image même n’était qu’une vision liminaire, une clairvoyance, un réservoir de découvertes.